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Distances et savoirs

Volume 6, numéro 1

Internationalisation des programmes et services de formation à distance.
Numéro thématique sous la direction de PIERRE MŒGLIN, LabSic, Université Paris 13 et GAËTAN TREMBLAY, Gricis & Cerb, Université du Québec, Montréal

Les négociations autour de l'Accord général sur le commerce des services, au sein de l'Organisation mondiale du commerce, et les débats virulents qu'elles suscitent depuis le début des années 2000 mettent sous les feux de l'actualité la question la plus brûlante de l'internationalisation et de la commercialisation des programmes et services de formation, notamment de formation à distance. Il était donc urgent que Distances et savoirs se penche sur cette question.

Dans l'ensemble que représentent ces programmes et services, ceux qui relèvent de la formation à distance ne représentent en fait qu'une toute petite partie. En volume et en chiffre d'affaires, l'essentiel revient à la mobilité des étudiants, dont les contingents ont plus que doublé en vingt ans, suivie de la mobilité des enseignants, en progression constante, quoique inégale selon les grandes aires linguistiques, et de la délocalisation des établissements, par la création de succursales ou de réseaux franchisés, principalement en provenance d'Amérique du nord et d'Europe à destination des autres parties du monde. Toutefois, la multiplication des opérations de formation à distance constitue un phénomène nouveau, lié aux trois autres, et dont on mesure encore difficilement l'ampleur, les incidences et les enjeux, tant pour la formation en général que pour chaque système national en particulier. Trois facteurs principaux entretiennent la confusion autour du phénomène.

Premièrement, ainsi que les lecteurs de Distances et savoirs le savent mieux que quiconque, l'intitulé formation à distance désigne un ensemble hétérogène de pratiques. Celles-ci comprennent, entre autres, la simple information à distance sur des activités réalisées en face à face, l'accueil téléphonique des candidats à une formation, l'envoi de cours et d'exercices par la poste ou par internet, la programmation des radios et télévisions éducatives, l'enseignement en ligne et l'utilisation synchrone de l'audio et de la visioconférence. Et l'intitulé en question qualifie aussi bien des cursus entièrement réalisés à distance que l'intégration au sein des cursus traditionnels de modules et d'activités à distance. À cet égard, l'un des mérites du rapport sur L'université numérique qui vient d'être remis, en France, à la ministre de l'Enseignement supérieur et de la Recherche est de signaler cette diversité en partant du simple croisement des variables du temps et du lieu (synchrone/asynchrone, sur place/à distance). L'on trouvera à la fin de ce numéro le compte-rendu de l'entretien que Jacques Wallet a réalisé avec Henri Isaac, l'auteur de ce rapport. En outre, la formation à distance ne touche pas de la même manière les niveaux primaire et secondaire, post-secondaire et universitaire ainsi que ceux de la formation professionnelle permanente et de la formation tout au long de la vie.

Plutôt que de s'attacher à la formation à distance en général, il apparaît donc préférable de préciser de quel contexte il s'agit, chaque fois que l'on entreprend d'examiner dans quelle mesure la partie distance de la formation renforce, cristallise et exacerbe les enjeux de l'internationalisation et de la commercialisation éducative, et à quelles conditions les activités de formation à distance favorisent les tendances à la dérégulation internationale des services éducatifs en général.

Deuxièmement, l'hétérogénéité des acteurs de la formation à distance complique l'appréhension des problèmes. Y interviennent en effet opérateurs, producteurs et prestataires de formation, institutions et établissements intégrant la formation à distance dans leurs activités traditionnelles, structures publiques et privées. Y sont également impliqués les administrations régionales et nationales, organismes d'accréditation et de certification, agences gouvernementales et organisations internationales comme l'OCDE, la Banque mondiale, le FMI, l'Unesco. S'y ajoutent les associations d'experts, syndicats et mouvements de professionnels et de citoyens, notamment dans la mouvance altermondialiste. À chaque fois, les contextes, niveaux et types d'intervention sont différents, obligeant l'observateur à identifier au cas par cas et aussi précisément que possible la signification et la portée de ces interventions et leur signification par rapport aux enjeux généraux.
Troisièmement, entre discours et pratiques, d'importants décalages existent. Rapportée aux manifestations hyperboliques d'adhésion et de rejet par rapport à cette internationalisation, la modestie de la plupart des réalisations actuelles oblige à vérifier soigneusement le bien-fondé des évaluations disponibles, la pertinence des prévisions et le statut des propos recueillis : comptes-rendus, projets, déclarations d'intention, témoignages, appréciations générales, bilans scientifiques, etc.

La dimension idéologique des controverses ne doit pas non plus être sous-estimée, surtout lorsqu'elle occulte les problèmes éducatifs, communicationnels, économiques et politiques liés à l'internationalisation des programmes et services de formation à distance. Quant aux notions de dérégulation, privatisation et commercialisation, récurrentes dans ces controverses, elles désignent des processus différents que, souvent, des discours trop généraux ont le tort de tenir pour équivalents. Il n'est pas jusqu'à la notion de bien public global, nouvelle venue dans le débat, qui, appliquée à l'éducation, ne mérite de faire l'objet d'une analyse rigoureuse. (…).
Ce numéro constitue un jalon pour la compréhension d'enjeux essentiels liés au développement de la formation à distance dans le cadre d'une mondialisation croissante. Nous espérons qu'il suscitera des réactions, que la revue accueillera bien volontiers, et qu'il entraînera des recherches et d'autres initiatives éditoriales propres à enrichir et prolonger ces débats.

Éditorial - P. MŒGLIN, G. TREMBLAY

Articles

  • S. CROCHE, J-É CHARLIER - AGCS et processus de Bologne. Des modalités différentes d'un même projet de commercialisation de l'enseignement supérieur.
  • P. MŒGLIN, G. TREMBLAY - Éducation à distance et mondialisation. Éléments pour une analyse critique des textes programmatiques et problématiques.
  • O. KANE - La FAD en Afrique francophone. Éléments historiques et enjeux récents
  • D. CROVI DRUETTA - Marché et pouvoir politique. Deux regards sur l'enseignement à distance au Mexique.
  • A. BENCHENNA - Universités à l'ère numérique. Vers de nouveaux rapports entre pays du nord et pays du sud ?
  • J.-M. MUHIRWA - Performance des projets d'enseignement à distance destinés au sud. Le cas du Burkina Faso et du Mali.
  • M. ARNAUD - L'information sur l'information, enjeu stratégique de la construction des savoirs à l'échelle mondiale.

Entretiens

  • B. BAZOGE, G. TREMBLAY - Formation à distance : comment offrir un EMBA à l'étranger ?
  • H. ISAAC, J. WALLET - Enseignement à distance : volonté nationale, impératif international.

Lecture critique

  • F. THIBAULT - Mémoires d'une institution dérangeante